Haïti - Les rapports de la CSCCA sur le fond "PetroCaribe" font tache d'huile

Haïti est devenu, depuis février, le théâtre d’une profonde crise politique. Le dernier rapport de plus de 600 pages de la CSCCA (Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif) sur le programme PetroCaribe, remis le 31 mai au Président du Sénat Carl Murat Cantave, n’a fait qu’intensifier les contestations, donnant lieu à une grande manifestation à Port-au-Prince, opposant les désormais nommés ”PetroCaribe Challengers” aux forces de l’ordre.

En cause, des informations sur des fonds alloués à la firme Agritrans dirigée à l’époque par Jovenel Moïse, aujourd’hui Président de la République d’Haïti pour des travaux de réhabilitation de routes et qui aurait facilité une importante opération de détournement. Au coeur du litige, le programme PetroCaribe, mis en place entre 2008 et 2018 par l’ancien président vénézuélien Hugo Chavez afin de faire bénéficier ses partenaires d’Amérique Latine et des Caraîbes de produits pétroliers à des prix avantageux. Ainsi, deux entreprises, Agritrans (propriété de Monsieur Moïse en 2014) et Betexs, auraient touché des sommes importantes afin de réaliser les mêmes projets d’aménagement, à savoir la réhabilitation du tronçon Borgne-Petit Bourg de Borgne. Si leur nom diffère, les deux entreprises partagent curieusement la même empreinte fiscale, le même personnel technique et ont toutes deux réalisé des travaux similaires à des dates identiques. Aux coïncidences troublantes révélées par le rapport s’ajoute la disparition mystérieuse de près de 314 millions de dollars, pourtant alloués à la reconstruction du pays suite à la catastrophe climatique de 2010.

Le travail des juges a été salué par l’ensemble de la presse internationale, dépassant très largement les frontières haïtiennes[1]. (). Aussi n’a-t-il fait que renforcer le mouvement protestataire ”PetroCaribe Challenge” tout en déstabilisant brutalement Jovenel Moïse et son entourage, au pouvoir depuis le 7 février 2017. Si des proches du président fustigent la véracité des faits rapportés ainsi que le manque d’indépendance présumé de la Cour -en témoigne l’intervention amère de Guichard Doré à VOA Créole («Un audit est censé traiter de faits - de l'auditeur et de la personne qui est auditée - mais le document produit par la CSCCA ne fournit pas cela. Donc, pour moi, ce n'est pas un audit, c'est un document politique. »)- n’en demeure pas moins un important soutien populaire appelant ouvertement à la démission de l’actuel président et au procès du fond de développement PetroCaribe. En effet, comme l’affirma Velina Charlier, fervente supportrice du mouvement : « Ces gens-là n'ont pas fait beaucoup d'effort pour dissimuler quand ils détournaient l'argent. C'est pour ça que le président doit démissionner : pour qu'on puisse finalement couper toute la tête de ce système de mafia qui se protège pour ne pas aller en prison et aller vers le procès Petrocaribe ».

Dans  un contexte politique tendu  -si ce n’est violent-, les retombées médiatiques du rapport ont amplifié les mobilisations et fait naître  l’espoir de voir poindre une résolution à la crise paralysant le pays, sans gouvernement depuis mars. 

Lire les rapports :

Premier rapport d'audit sur le fond PetroCaribe publié le 31 janvier 2019

Deuxième rapport d'audit sur le fond PetroCaribe publié le 31 mai 2019

 


[1]https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/haiti-nouvelle-manifestation-reclamant-la-demission-du-president_2083999.html

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/06/12/l-audit-de-petrocaribe-dessine-une-autre-architecture-de-la-corruption-en-haiti_5475297_3232.html

https://www.elespanol.com/mundo/20190614/centenares-haitianos-calle-montan-barricadas-presidente-corrupto/406209460_0.html

https://observer.ug/news/headlines/60960-haiti-braces-for-anti-corruption-protests

https://www.thehindu.com/news/international/thousands-in-haiti-renew-protests-clash-with-police/article27906138.ece